Tibet ou Tibête..? réflexions sur la compassion comme cheval de Troie
Par André Lutopien le dimanche 30 mars 2008, 08:25 - Actualité internationale - Lien permanent
Les faits :
D’après des témoins occidentaux présents sur place, e.a. James Miles,
journaliste pour « The Economist » , les violences commises à Lhassa durant
cette semaine – date de commémoration de la « Rébellion nationale de mars 59 »
- ont été inaugurées par des Tibétains, dont des lamas qui encourageaient des
groupes de jeunes à commettre des actes destructeurs. Les manifestations de
violence étaient organisées : les Tibétains portaient des sacs à dos remplis de
pierres, de couteaux et de cocktails molotov. Les morts causés par ce drame
sont tous des Chinois. Les dégâts matériels, destruction de commerces, incendie
de véhicules, étaient clairement tournés contre les Chinois. Les manifestants
tibétains s’en sont également pris à des écoles primaires, des hôpitaux et des
hôtels. De sorte que les Occidentaux présents sur place, pour la plupart des
touristes, se demandaient quand la police allait intervenir.
Rejointe par l’armée chinoise, elle est intervenue suite à deux jours de
violence. Les autorités chinoises craignaient-elles la réaction des pays
occidentaux ? … pays qui, en réalité, n’attendaient que cette intervention pour
parler de « répression sauvage par l’armée chinoise et de chasse aux
manifestants ». Comment lire ces faits ? Y a-t-il lieu de parler d’un «
génocide culturel » au Tibet ?
En Chine vivent six
millions de Tibétains répartis sur différentes provinces, principalement le
Tibet, le QingHai, le Gansu, le Sichuan et le Yunnan. Ces six millions de
personnes sont bien loin de toutes désirer l’indépendance du Tibet. Il leur
apparaît clairement, dans leur vie quotidienne, que la Chine leur a apporté
beaucoup plus qu’elle ne leur a retiré. En 50 ans, la population tibétaine a
triplé grâce aux soins de santé et aux améliorations dans les domaines
agricole, économique et autres. Depuis les années quatre-vingt, la culture et
la religion du Tibet s’exercent librement, les enfants sont bilingues, des
instituts de tibétologie ont été ouverts à l’intention des jeunes Tibétains,
les monastères regorgent de lamas (même des jeunes enfants), et, en rue, les
fidèles font allègrement tourner leurs moulins à prière. Il ne s’agit nullement
d’un « génocide culturel », tel qu’on le présente chez nous.
En réalité, la très
grande majorité des six millions de Tibétains se méfie de la communauté
tibétaine en exil qui représente pour eux un danger de déstabilisation. Au sein
de la communauté en exil, les avis sont d’ailleurs assez partagés, par exemple,
Pangdung Rinpoché du monastère de Sera, actuellement exilé à Munich, dit
textuellement que « le Dalaï Lama, en commercialisant le Bouddhisme tibétain,
cause plus de dégâts à la culture tibétaine que le gouvernement chinois » . Il
est pourtant évident que la Chine exerce un contrôle sur les provinces
tibétaines, mais que vise ce contrôle chinois ? Il vise uniquement les «
divisionnistes », qu’ils soient Tibétains, Chinois, Occidentaux, lamas, laïcs,
vieux, jeunes, hommes ou femmes. Ces personnes, qui par leurs actes ou leurs
paroles cherchent à en entraîner d’autres dans une lutte pour l’indépendance,
sont sévèrement poursuivies et punies, tels les manifestants de cette semaine.
D’après le gouvernement chinois, cette lutte est poussée par la communauté en
exil et soutenue par le discours ethnique que tient le Dalaï Lama. On ne peut
nier qu’il existe des différences culturelles entre les Tibétains et les
Chinois, on pourrait même parler d’un gouffre. Toutefois, les heurts qui ont
lieu régulièrement au Tibet ne relèvent pas d’un conflit ethnique, mais sont
l’expression de la tension existant entre la Chine et l’Occident depuis 50 ans.
A qui sert le discours ethnique ?
Mettre en avant un « conflit ethnique » en vue de diviser un pays est un
procédé bien connu des gouvernements occidentaux. Rien que durant ces deux
dernières décennies, on peut citer comme exemples : les Balkans, l’URSS et le
Moyen Orient, sans oublier plusieurs conflits en Afrique. En ce qui concerne la
Chine, les Etats-Unis se sont attelés à cette tâche dès le début de la Guerre
Froide. Depuis 50 ans, le Tibet est un de leurs plus valeureux chevaux de
bataille, dont le Dalaï Lama est le fier destrier. Dès 1949, le ministère des
Affaires étrangères des Etats-Unis déclarait que « ce qui nous importe n’est
pas l’indépendance du Tibet, mais l’attitude à adopter vis-à-vis de la Chine »
. Dix ans plus tard, le Dalaï Lama choisit clairement ses alliés et décide
l’exil, moyennant gros financement et soutien logistique de la CIA . En 1989,
Sa Sainteté perçoit le prix Nobel de la Paix, la même année que le mur de
Berlin s’est vu chuté et que la Place TianAnMen s’est vue hantée par une statue
de la liberté en papier mâché. En 2007, le Dalaï Lama est décoré du plus
prestigieux insigne du Congrès américain et déclare que « Bush est désormais un
membre de sa famille ». Ce dernier événement n’a été que peu relayé par les
médias européens : on comprend leur embarras face à cette alliance affichée du
Dalaï Lama avec le gouvernement des Etats-Unis, alors que la politique
extérieure de ce dernier est de plus en plus interpellée par l’Europe.
L’enjeu du conflit
Chine-Occident, exprimé à travers les violences de Lhassa, n’est pas un « petit
Kosovo », mais il s’agit du tiers de la Chine, un territoire qui vaut cinq fois
la France et qui ouvre l’accès au gigantesque marché économique chinois, de
quoi faire basculer l’économie mondiale ! Mission de l’Occident bien pensant :
imposer la démocratie, coûte que coûte Les violences qui ont eu lieu à Lhassa
cette semaine sont à lire dans la continuité : 1949-59-89. Sans doute, on peut
les considérer comme un « feu vert » donné par les Etats-Unis, relayé par le
Dalaï Lama et concrétisé par quelques jeunes Tibétains à qui on a dû promettre
monts et merveilles occidentales en bout de course. Ils deviendront des héros
nationaux, à moins qu’ils ne croupissent dans les prisons
chinoises.
Espérons toutefois que ces incidents ne soient pas un « exercice de style »,
précurseurs d’une série d’autres violences dont il n’est pas difficile de
prévoir les échéances : les JO de Pékin cet été 2008, la date anniversaire des
50 ans de la « Rébellion nationale » en mars 2009, et l’expo universelle à
Shanghai en 2010. Autant d’événements médiatiques qui vont rassembler la presse
internationale et sur lesquels compte l’Occident pour mettre la Chine au pas de
sa « démocratie ». Mais peut-on réellement en vouloir à la Chine de mener sa
barque indépendamment des exigences de notre marché et loin de notre éthique
démocratique ? N’oublie-t-on pas trop facilement que c’est ce marché
économique, mis en place par nous-même et enrobé dans nos « Droits universels
de l’homme », par lequel meurent de faim et de soif des centaines de milliers
de personnes par jour ?
ELISABETH MARTENS
1. www.economist.com: « Fire on the roof of the world » (14/3/08), « Lhasa
under siege » (16/3/08)
2. Pangdung Rinpoché cité par Gerald Lehner dans « Zwischen Hitler und Himalaya, Die Gedächtnislücken des Heinrich Harrer », Czernin Verlag, 2007
3. dans les archives du « Foreign Relations of United States » : images.library.wisc.edu/FRUS/EFacs 4. voir les mémoires tibétaines des anciens agents de la CIA : Conboy K., Morrison J., « The CIA’s Secret War in Tibet », U.P.Kansas 2002
AGENDA DES CONFERENCES - DEBATS AVEC ELISABETH MARTENS :
Le 8 avril à 20h, Charleroi, rue Zénobe Gramme 21, "La Braise"
Le 12 avril à 15h, Bruxelles, Rue Royale 15, "Cap Evasion"
Le 16 avril à 20h, Zwevegem, Culturele Centrale ABVV, bibliotheek Centrum Le 17 avril à 20h, Harelbeke, Kunstkring "De Geus", Arendswijk
Le 18 avril à 20h, Kortrijk, VC "Mozaiek", Overbiestraat 15a
Le 25 avril de 12h à 14h et de 16h à 18h, Liège, 19-21 rue Pierreuse, "Barricade"
Le 8 mai à 19h30, Namur, rue bas de la Place 16, librairie "Papyrus"
Le 26 mai à 20h, Namur, Hôtel des Tanneurs, Rue des Tanneries 13
Le 30 mai de 16h à 22h, Bruxelles, Halles de Sachearbeek, rue Royale Sainte Marie 22
"Joli Mai": dédicace-discussion
From: André Neveu





