Le storytelling, késaco ?
Par CB le vendredi 12 décembre 2008, 10:11 - Contributions perso... - Lien permanent
Storytelling est une expression anglaise signifiant littéralement "raconter une histoire". Un cas particulier du Storytelling est constitué par son utilisation en politique. Selon Christian Salmon, auteur de Storytelling, l’application des recettes du marketing à la vie publique conduirait à une "machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits"13. Les "spin doctors", spécialistes du détournement de l’attention des électeurs par des "histoires" sans cesse renouvelées conduiraient à un appauvrissement de la démocratie. Néanmoins, rétorquent les partisans de cette discipline, les manipulations reprochées à George Bush, Tony Blair ou Nicolas Sarkozy par Salmon se heurtent au principe de réalité : elles n’ont pas pu empêcher leurs baisses de popularité respectives, ce qui tendrait à montrer que le Storytelling ne peut être servi que par une histoire authentique. C’est certes un élément d’influence mais pas de manipulation.
(extrait de Wikipedia : l'article complet est ici)
Voyons donc comment le gouvernement l'applique...
Pas facile de convaincre la population que tous les chômeurs sont des fainéants, que tous les RMIstes sont des profiteurs, que tous les malades l'ont bien cherché, que tous les immigrés ne viennent là que pour se la couler douce. Bref, pas facile pour un homme politique de droite élu avec la bénédiction des électeurs du front national de faire fi du bons sens et de l'humanisme de bon nombre de nos concitoyens.
C'est là qu'intervient justement tout l'art du storytelling. "C'est vrai, Marcel, fais un effort, quoi. Y a bien un copain bronzé d'un pote en situation irrégulière d'un ancien camarade de classe handicapé du cousin germain par alliance de ta première femme infidèle (oui, je sais, elle a eu tort) qui profite du système comme un gros salopard, hein ? Ben tiens, tu vois, qu'est-ce que je disais, des profiteurs, y en a. Et me dis pas qu'il est tout seul, si y en a un, c'est forcément qu'il y en a des tas, comme lui, de racailles, non ? Sinon, pourquoi Marcel que la France elle irait si mal, hein, Marcel, que pourquoi ? La vérité, Marcel, c'est que ces millions de gens qui sont pas comme nous, faut les foutre dehors, les dénoncer aux gendarmes, et après ça ira mieux, ch'te l'dis, moi, Marcel."
Allez, pas de chichis entre nous, on connait tous au moins une personne dans notre entourage qui pense comme ça. Bon, on s'en vante pas, surtout quand c'est de la famille proche, mais de là à nier l'évidence... ça existe, c'est un fait, mais comment se peut-il que cela existe ? Comment se peut-il que des raisonnements aussi simplistes soient aussi répandus dans les esprits ? Comment se peut-il que les gens ne puissent à ce point envisager leur bonheur qu'à travers le malheur des autres ? Cela se peut-il spontanément, est-ce une évolution naturelle de l'humanité, l'Homme est-il mauvais à ce point ou faut-il l'aider un petit peu pour qu'il puisse accéder à l'ignominie suprême ?
Ben non. Comme dit mon philosophe mézois préféré, l'Homme n'est pas méchant par nature. On peut tous les jours en faire l'expérience, si l'on veut bien s'en donner la peine. Prenez le temps d'observer vos congénères, qui dans une situation donnée, ont dans l'immense majorité des cas tendance à prendre des décisions honnêtes. Faites tomber une pièce de 2 euros sur l'esplanade (ça se voit bien sur le béton) et observez. Rares sont les personnes qui vont poser leur pied sur la pièce et attendre sournoisement votre départ afin de "s'enrichir" à vos dépends.
Bien sûr, il existe des circonstances qui favorisent les actes malhonnêtes. Mais pour cela, il faut que la situation soit impersonnelle. Il est plus facile de flouer son prochain si on ne le connait pas et si lui non plus ne vous connait pas... Cela fonctionne un peu comme le racisme, la peur de l'autre : "Les arabes, on les aime pas, mais Ahmed, lui, c'est pas pareil..."
C'est sur ces ressorts que joue le storytelling, formidable machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. L'art de saisir dans un pot-au-feu le clou de girofle, le faire mâcher à tous les convives, et en conclure avec tous et pour tous qu'il faut jeter le plat.
Ce genre de raisonnement spécieux a tendance à se généraliser de nos jours. Il permet, à partir d'un problème initial (les enfants ne savent plus lire), de fabriquer un problème (les instituteurs appliquent des méthodes rétrogrades), et de résoudre ce problème (les instituteurs n'ont qu'à appliquer les méthodes préconisées). Ce fonctionnement malsain car mensonger - la méthode globale incriminée n'est plus enseignée depuis longtemps - déboussole totalement instituteurs et syndicats qui ne savent plus comment lutter devant de tels mensonges assénés par le ministre d'alors sur tous les médias.
C'est comme ce cher Darcos (l'autre Xavier), qui répand dans l'opinion publique que les enseignants gagnent 4400 euros par mois. Et ça marche. La preuve, mes propres élèves me le ressortent (les temps ont bien changé...). L'argent n'étant pas un tabou pour moi (ça le devient en montant dans l'échelle des salaires, par contre), je leur ai montré ma feuille de paie, ils en revenaient pas ! Mais bon, il faut bien entretenir la haine de l'enseignant et des ses honteux privilèges pour inculquer aux gens l'idée que l'école publique est une gabegie et qu'il est urgent et vital de libéraliser le secteur de l'éducation.
Le problème, c'est que cela ne remédie en rien au problème initial : l'école est en crise, parce que la société est en crise. Et l'incapacité des politiques libérales à résoudre les problèmes pusse nos gouvernants à monter les gens les uns contre les autres en désignant chaque jour de nouveaux boucs émissaires... C'est contre cela qu'il faut lutter, tous ensemble, afin de les obliger à partager le gâteau qu'ils se réservent jalousement pendant que l'on s'entretue gaiement.
Allez, pour finir sur une note joyeuse, je me réjouis de ce qui arrive à Rama Yade. Faire passer l'ambition personnelle pour de l'entrisme, ça se retourne toujours contre soi. Participer à un gouvernement où figure un ministère de l'identité nationale et prétendre défendre les droits de l'Homme, c'est servir de caution à des idées répugnantes... Comme elle était la seule à ne pas le comprendre et qu'elle s'obstinait à ouvrir son joli minois quand il ne fallait pas, Kouchner, qui n'en est plus à un coup bas près, le lui a signifié bien clairement. Mais qu'elle se rassure, ce n'est pas une question de personne, et encore moins de couleur de peau : c'est bien les droits de l'Homme dans leur ensemble qu'il s'agit d'éradiquer...
A force de jouer avec le feu, on finit par se brûler. J'espère que Rama a une bonne mutuelle. Ah oui, elle est à "La Ramatuelle". Pouf, pouf !





