Fric et pouvoir: le Monde Diplomatique sort les flingues!
Par Xavier Marchand le vendredi 20 août 2010, 11:53 - Actualité nationale - Lien permanent
Toute une rafale d'excellents articles et des liens reproduits ici.
Le Monde Diplo tire sur tout ce qui bouge et n'épargne pas la gôôôôche qui accompagne le mouvement de décomposition de nos valeurs républicaines...
Bonne rentrée 
Haute société, Bas-Empire
Une rafale de révélations suscite la stupéfaction en France.
Des dirigeants politiques côtoieraient en permanence — et en bonne amitié — hommes et femmes d’affaires. Les seconds financeraient les partis des premiers. Ils obtiendraient en échange une réduction appréciable du taux de leurs impôts. Plus renversant encore, la baisse de la fiscalité sur les hauts revenus (près de 100 milliards d’euros en dix ans) aurait surtout avantagé... les hauts revenus, protégés depuis 2006 par un « bouclier » conçu à cette intention. Enfin, soucieux d’éprouver par eux-mêmes les rigueurs de la nouvelle loi commune, les gouvernants (et leurs familles) seraient plus nombreux à se reconvertir dans les affaires que dans le syndicalisme.
Ainsi, l’« affaire Bettencourt » a rendu visible ce qui l’était déjà (1). En avril dernier, les journalistes d’investigation dormaient-ils donc, et les professeurs de vertu avec eux, quand Mme Florence Woerth décrocha un poste d’administratrice chez Hermès, elle qui se consacrait déjà — sans que cela provoque le moindre émoi — aux finances de Mme Liliane Bettencourt, troisième fortune de France ? M. Eric Woerth avait réagi ainsi : « Je suis ministre de l’égalité hommes-femmes, j’aurais bien tort de vouloir freiner la carrière de ma femme, (...) parallèle à la mienne » (AFP, 21 avril 2010). Nul ne le soupçonnait vraiment de contrarier l’épanouissement professionnel de sa femme, mais personne ne s’alarma non plus du « parallélisme » ainsi tracé entre le parcours d’une gestionnaire de grande fortune soucieuse d’« optimisation fiscale » aux Seychelles et celui d’un ministre du travail qui s’apprêtait à amputer la retraite des ouvriers. Tout cela, c’était avant l’affaire Bettencourt. Les rapports entre argent et pouvoir étaient exactement ce qu’on en révèle aujourd’hui. Mais, à l’époque, tout allait bien...
L’impact du « scandale » actuel tient peut-être à des détails qui tuent : un jeune et ambitieux secrétaire d’Etat à l’emploi qui profite d’un voyage officiel à Londres pour supplier des gestionnaires de fonds spéculatifs de la City de financer son groupuscule, baptisé Nouvel Oxygène ; un taux d’imposition des revenus se situant entre 1 % et 6 % par an (2) dans le cas de Mme Bettencourt (le bouclier fonctionne...) ; une journaliste vedette qui décroche un entretien sur TF1 avec la propriétaire de L’Oréal en précisant : « Je la connaissais pour avoir dîné avec elle et son mari chez des amis communs. Il nous arrivait aussi de nous croiser à l’occasion d’expositions. »
Pour que cette affaire tentaculaire devienne le « collier de la reine » de l’oligarchie française, il faudrait cependant, au minimum, qu’elle débouche sur la fin des pantouflages entre public et privé, sans oublier les « ménages » des journalistes qui ont ainsi contractualisé leur connivence avec l’argent. Le brouhaha du dernier mois n’aura en revanche servi à rien si l’espoir de purifier une atmosphère de Bas-Empire conduit à porter à l’Elysée un frère siamois de M. Nicolas Sarkozy. Comme, par exemple, le directeur général du Fonds monétaire international (3). Les grandes fortunes célébreraient la victoire d’un socialiste d’affaires dans un autre Fouquet’s. Et tout recommencerait.
Serge Halimi
Liliane Bettencourt paie-t-elle des impôts ?
Par THOMAS PIKETTY directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’Ecole d’économie de Paris.
Or c’est exactement le contraire qui se produit. Certes, Liliane a annoncé fièrement qu’elle avait payé au total «397 millions d’euros» d’impôts sur ses revenus et sa fortune en dix ans. Sans s’en rendre compte, elle nous révèle que son taux d’imposition est bien inférieur à celui des salariés de L’Oréal, et de tous ceux qui n’ont que leur travail pour vivre. D’après les magazines, sa fortune est estimée à 15 milliards d’euros. En dix ans, elle a donc payé l’équivalent de 2,5% de son patrimoine en impôts, soit 0,25% par an. Supposons que sa fortune, gérée par la femme du ministre, lui a rapporté en moyenne un rendement de 4% par an - ce qui n’est pas fameux. Cela signifie que son taux d’imposition moyen au cours des dix dernières années était d’à peine plus de 6% de ses revenus annuels (6% de 4% égalent 0,24%). Comment cela est-il possible, et comment se fait-il dans ces conditions que Liliane Bettencourt ait bénéficié du bouclier fiscal ? Tout simplement parce que le concept de revenu fiscal utilisé par le bouclier n’a rien à voir avec le revenu économique réel. Par idéologie, et sans doute aussi par incompétence, le bouclier fiscal institué par le pouvoir en place fonctionne de facto comme une machine à subventionner les rentiers. Supposons que Liliane déclare 15 milliards d’euros au titre de l’impôt sur la fortune. En principe, elle devrait payer chaque année près de 1,8% de sa fortune au titre de l’ISF, soit 270 millions d’euros d’impôts. Avec un rendement de 4%, sa fortune devrait lui rapporter un revenu économique réel de 600 millions d’euros par an. Mais Liliane n’a pas besoin de tant d’argent. Pour payer son majordome, sa bonne, etc., il lui suffit sans doute de se verser 10 millions d’euros de dividendes annuels sur les bénéfices de la société Clymène qui gère sa fortune (le reste s’accumulant tranquillement dans ladite société). Dans ce cas, le fisc considère que son revenu fiscal est de 10 millions (et non de 600). Avec un impôt sur le revenu de 40%, soit 4 millions, Liliane paie donc au total 274 millions d’impôts, soit nettement plus que la moitié de son revenu fiscal de 10 millions. C’est inique, nous expliquent en cœur les ténors de l’UMP : Liliane travaille plus de six mois par an pour le fisc ! C’est vrai, elle travaille dur, Liliane. Elle aura donc droit au bouclier fiscal, c’est-à-dire à un chèque de 269 millions, qui en gros lui rembourse son ISF.
C’est ainsi qu’en toute légalité les Liliane de ce monde peuvent se retrouver à payer 5 millions d’impôts pour 600 millions de revenus, soit un taux d’imposition inférieur à 1%. Par construction, plus le rentier est gros, moins il a besoin de se servir un revenu fiscal important, et plus la ristourne est élevée… Une belle invention, en vérité. En l’occurrence, Mme Bettencourt a reçu un chèque de seulement 30 millions au titre du bouclier fiscal, sans doute parce que son patrimoine imposable déclaré à l’ISF ne dépasse pas un ou deux milliards - le reste de sa fortune bénéficiant de la niche fiscale pour biens «professionnels» ou étant déclaré par sa fille (elle-même sans doute grosse récipiendaire du bouclier fiscal). Dormez tranquille, tout est prévu.
A gauche... mais proches des milieux d’affaires
Lorsqu’il est nommé ministre de l’économie et des finances du gouvernement dirigé par M. Lionel Jospin, en mars 2000, M. Laurent Fabius décide de faire souffler un vent de « modernité » à Bercy en confiant la direction de son cabinet à un grand manager du secteur privé. Le poste est alors proposé consécutivement à M. Guillaume Hannezo et à M. Denis Olivennes, deux anciens du cabinet Bérégovoy (1992-1993) alors en poste, pour le premier, dans l’état-major de Vivendi et, pour le second, dans celui de Canal +, dont Vivendi est le principal actionnaire (1).
Ces deux compagnons de route du PS convertis à la religion des jets privés et des stock-options déclinent l’offre poliment. M. Fabius se tourne alors vers un de ses anciens chefs de cabinet, M. Serge Weinberg, ancien de la préfectorale devenu depuis bras droit de M. François Pinault. M. Weinberg attire l’attention du ministre sur un de ses cadres les plus prometteurs. M. Bruno Crémel, inspecteur des finances en disponibilité, alors responsable des activités internet du groupe Pinault-Printemps-Redoute (PPR), devient ainsi directeur de cabinet du ministre de l’économie et des finances. Il le restera deux ans. Dès la déroute présidentielle du candidat Jospin consommée, M. Crémel réintègre le groupe Pinault, où il officie comme numéro deux de la Fnac.
En dépit du caractère inédit de ce prêt temporaire par une entreprise privée d’un de ses collaborateurs au gouvernement, l’épisode n’a suscité que quelques lignes dans les rubriques « nominations » des journaux économiques. Plus étonnant (encore que...), aucune enquête n’a été diligentée pour étudier le comportement de l’Etat vis-à-vis du groupe Pinault à une période où l’industriel négociait avec les services de Bercy un arrangement fiscal portant sur plusieurs dizaines de millions d’euros.
Le directeur de cabinet mi-public/mi-privé de M. Laurent Fabius n’est pas nécessairement responsable de la politique conduite par son ministre. Mais celle-ci n’a rien eu pour lui déplaire, pas plus qu’à son ex et futur employeur. C’est en effet M. Laurent Fabius qui, certain que « la gauche ne courait guère de risque d’être battue par la droite mais qu’elle pouvait l’être par l’impôt et par les charges (2) », a décidé de baisser, plutôt que la TVA (ce qui aurait été un geste « progressiste »), l’impôt sur le revenu, un choix « conservateur ». Y compris sa tranche marginale, concernant les plus riches des contribuables : c’était la première fois dans l’histoire de la gauche qu’une telle décision fiscale était prise.
Le passage de M. Fabius au ministère des finances s’est également soldé par la Bérézina de la vente des licences UMTS aux opérateurs de téléphone. Fixé par l’Etat au début de l’année 2001 à 4,85 milliards d’euros, le prix de chaque licence a été ramené à 619 millions d’euros, soit huit fois moins. L’affaire conclue, le patron de Vivendi Universal avait refusé de s’acquitter de la somme en arguant que le prix de départ était illégal. Son argumentation s’appuyait sur une consultation juridique rédigée par le juriste Guy Carcassonne, ancien conseiller de M. Michel Rocard et proche des socialistes (3).
La prise en compte des préoccupations de marché au sein de la gauche gestionnaire doit beaucoup à la migration vers le secteur privé d’une génération de conseillers gouvernementaux socialistes depuis une quinzaine d’années. Le parcours de M. Jean-Charles Naouri, inamovible directeur de cabinet de M. Pierre Bérégovoy (d’abord au ministère des affaires sociales, puis au ministère des finances), est exemplaire. Architecte de la libéralisation des marchés financiers, ce docteur en sciences, polytechnicien, inspecteur des finances, diplômé de Harvard, a quitté le sérail politique en 1986 pour tester in vivo la fiabilité des nouvelles règles financières de sa composition. Propriétaire aujourd’hui de Casino, de Rallye et de Go Sport, cet ancien amateur des romans sociaux de Jean Guéhenno (un auteur très apprécié au moment du Front populaire) est à présent milliardaire en euros.
Les relations consanguines privé-public sont plus éclatantes encore lorsqu’on examine le parcours de certains hiérarques socialistes comme M. Jean-Paul Huchon, tour à tour directeur du cabinet de M. Rocard à Matignon, bras droit de M. Pinault, puis vice-président d’un cabinet de chasseurs de têtes avant de devenir président de la région Ile-de-France. Autre exemple éclairant, celui de M. Marc-Antoine Jamet, ancien directeur adjoint de cabinet de M. Henri Emmanuelli, alors président de l’Assemblée nationale, puis directeur de cabinet de M. Laurent Fabius à l’Hôtel de Lassay, et aujourd’hui secrétaire général du groupe Louis Vuitton Moet Hennessy (LVMH) de M. Bernard Arnault. Ce qui lui laisse juste assez de temps pour continuer à siéger au conseil national du Parti socialiste. Le patron de LVMH, roi de l’industrie du luxe, aurait d’ailleurs du mal à dissimuler sa considération envers le monde politique tant il a érigé le recrutement dans les palais de la République en méthode de gestion des ressources humaines. Il appointe ainsi en tant que directeur de la stratégie de sa branche « mode » M. Christophe Girard, actuel adjoint au maire de Paris chargé de la culture.
A travers ces trajectoires, on voit comment les logiques privées entrent de plus en plus naturellement dans la définition des politiques publiques. C’est ainsi qu’en 1999 le gouvernement Jospin privatise Aérospatiale, un des fers de lance de la défense nationale, au profit de Matra (groupe Lagardère), à un prix inférieur aux évaluations des experts officiels. Pour convaincre le premier ministre que l’Etat faisait ainsi œuvre de politique industrielle intelligente, M. Jean-Luc Lagardère avait confié le travail de conviction à un de ses lieutenants particulièrement bien introduit, à savoir M. Jean-Louis Piette, ex-collaborateur de Lionel Jospin lorsque celui-ci était premier secrétaire du PS (4).
Comptable des deniers publics dans cette opération, M. Dominique Strauss-Kahn, qui a précédé M. Fabius au ministère des finances, n’a rien trouvé à redire non plus. Il est vrai que ce ténor du Parti socialiste, qui se lance dans les affaires dès que le sort électoral ne lui est pas favorable, revendique une conception particulière de l’efficacité en politique : « Je n’aurais pas traité le problème (...) d’Aérospatiale comme je l’ai traité, a-t-il un jour déclaré, si je n’avais pas vu de l’intérieur ce qu’est une entreprise (5). » Dans le même entretien, l’ancien ministre vantait également sa propre action dans l’affaire du Crédit lyonnais. En l’occurrence, la nomination d’un nouveau responsable à la tête du Consortium de réalisation, la société publique chargée de régler les dettes de l’ancienne banque (publique). En décembre 1997, M. Strauss-Kahn a en effet nommé à cette position stratégique l’ancien patron de Renault, M. Raymond Lévy. Au grand dam de la Cour des comptes, il lui a même réservé une rémunération royale : 260 000 euros - ce qui, pour un travail à mi-temps, correspond à une somme supérieure à celle que gagnent, à temps plein, le patron de la SNCF ou celui d’EDF.
Il faut préciser que, pour M. Strauss-Kahn, M. Lévy est au moins un ami, au mieux une main nourricière. Lors de la traversée du désert de M. Strauss-Kahn, entre 1993 et 1997, M. Raymond Lévy avait créé le Cercle de l’industrie, un groupe de pression patronal ayant pour objet de préserver les intérêts des grandes entreprises françaises à Bruxelles. Il en avait confié la vice-présidence - le bureau, la secrétaire et les notes de frais afférentes - à un homme de confiance. L’ancien ministre socialiste.
Triomphe de l’oligarchie
L’histoire de la démocratie repose-t-elle sur la séparation progressive du pouvoir politique et du pouvoir économique ? Longtemps, seuls les plus riches ont pu voter et être élus. Les luttes pour l’instauration du suffrage universel, puis d’une indemnité parlementaire (« Le salaire de la politique ») démontrent qu’il fallut des décennies pour desserrer ce monopole.
Bien sûr, les relations incestueuses entre argent et politique n’ont jamais totalement disparu, comme l’atteste la récurrence de la corruption (« Aux Baléares, la fabrique de la corruption ») et du clientélisme (« La mécanique clientéliste »). Mais elles ont été combattues par la justice (« La grande désillusion des juges italiens »), à la faveur d’un renouvellement des élites (« Dans l’Egypte de Nasser surgit une “nouvelle classe”... »), voire par des gouvernements soucieux d’imposer une « transparence » en la matière(« En Norvège, proximité, transparence et... naïveté »).
A l’heure où des milliardaires triomphent aux élections, comme en Italie, au Chili ou à New York (« Une élection selon Michael Bloomberg ») ; où des groupes de pression font prévaloir, à Bruxelles et ailleurs, les intérêts de leurs clients sur ceux de la collectivité (« A Bruxelles, les lobbyistes sont “les garants de la démocratie” ») ; où des chefs d’Etat et des ministres rivalisent pour imposer des mesures d’austérité avant de monnayer leur carnet d’adresses à des banques, est-il encore possible de gouverner sans servir les possédants ?
Dossier : argent et politique
- Haute société, Bas-Empire, par Serge Halimi
- Le gouvernement des banques, par Serge Halimi
- La mécanique clientéliste, par Laurent Bonelli
- A Bruxelles, les lobbyistes sont « les garants de la démocratie », par François Ruffin
- Ainsi naissent les autoroutes, par François Ruffin
- Extraits choisis
- La grande désillusion des juges italiens, par Francesca Lancini
- Dans l’Egypte de Nasser surgit une « nouvelle classe »..., par Alain Gresh
- Aux Baléares, la fabrique de la corruption, par Andreu Manresa
- En Norvège, proximité, transparence et... naïveté, par Remi Nilsen
- Une élection selon Michael Bloomberg, par Renaud Lambert
- Le salaire de la politique, par Alain Garrigou






